Conférence de presse de l'Union des Organisations Musulmanes de Genève 28 octobre 2009
Depuis un peu plus d’une dizaine d’années, la communauté musulmane est régulièrement la cible de campagnes de stigmatisation et de propos discriminatoires, mettant en cause son sentiment d’appartenance à la société suisse, sa bonne foi, la légitimité de sa présence dans ce pays, la compatibilité de ses croyances avec les valeurs et les institutions suisses et enfin, ses droits religieux et culturels. Tous ces phénomènes s’accentuant d'une campagne à une autre, de polémique en fait divers, la méfiance et le malaise envers les populations musulman-e-s sont devenus monnaie courante. La représentation dominante de l'Islam aujourd'hui au sein de la population nonmusulmane est brouillée par cette méfiance qui ne correspond en rien à la réalité de nos communautés. Pour les musulman-e-s c'est l'un des socles de leur appartenance et de leur intégration qui commence ainsi à être attaqué de manière insidieuse. L'amplification des préjugés a conduit au développement d'un mal être croissant parmi les musulman-e-s devant cet environnement qui bascule dans le rejet et l'hostilité. A Genève, nous sommes toutes et tous concerné-e-s par la qualité, le dynamisme et la cohésion de notre vie collective. Par ce projet, nous voulons contribuer à enrayer le développement et surtout l'installation au sein de la population non musulmane d'une islamophobie enfouie faite de méconnaissance, de manipulations et d'amalgames sans fondement. Voilà pourquoi l’UOMG a décidé d’agir sur trois axes :
- Une prise de position
- Une journée de dialogue
- Des collaborations
Argumentaire de l’UOMG concernant l’initiative « contre la construction des minarets »
Une prise de position
Un comité composé de 16 membres issus de l’UDC et de l’UDF a lancé une initiative populaire «contre la construction de minarets», sur laquelle nous serons amené-e-s à voter le 29 novembre prochain. Cette initiative, clairement islamophobe, discrimine une partie des concitoyens-nes de ce pays qui ne posent aucun problème et cherchent à s’intégrer en respectant les valeurs de la Suisse. En tant qu’union d’associations et de fondations musulmanes, l’UOMG a décidé de prendre position face à cette initiative pour les raisons suivantes :
Analyse du contexte : encore un peu de xénophobie
Cette initiative s’inscrit dans un contexte de dérive politique qui explique tous les problèmes par la présence de « l’autre ». Que ce soit pour des questions sécuritaires, identitaires, culturelles, une part de la population pense trouver les solutions à son mal-être dans le rejet de l’altérité. D’un pays d’accueil, la Suisse se transforme de plus en plus en un pays isolé, refermé sur lui-même et incapable d’humanisme. Dans ce climat, la présence musulmane est vécue par certains comme une menace.
La peur de l’islam et des musulmans : fantasme et réalité
La présence des musulmans date du début des années 60. Immigration de travailleurs turques, puis réfugiés iraniens, libanais, afghans, balkaniques, somaliens venus pour fuir des conflits, émigration économique nord-africaine et aujourd’hui de tout ce continent et pour finir conversion. La population musulmane est multiple, dans ses cultures et sa pratique religieuse. Mais sa présence de discrète se fait plus marquée de par le simple fait de son augmentation et de son installation durable. Les demandes, souvent légitimes comme la construction de minarets dans le cas présent, des musulmans sont montées en épingle et alimentent des sentiments de peur. Les initiants réagissent à travers cette initiative à cette impression très subjective d’envahissement, d’islamisation qualifiée de rampante mais qui heureusement n’est pas partagée par la majorité de la population suisse. D’ailleurs, les musulmans ne représentent que 4,6 % de la population et les pratiquants ne sont que 10 % de ces 4,6%. Objectivement, les musulmans ne posent pas de problème. Face à une menace fantasmée, cette initiative est censée protéger le système juridique suisse contre les visées politiques de l’islam, régler les tensions culturels, éviter la propagation de l’islam et affirmer la prédominance de la culture occidental chrétienne et ainsi d’assurer la paix confessionnel. A croire les initiants, les musulmans seraient en train de demander des lois d’exception, un système juridique parallèle, il revendiqueraient une inégalité entre les sexes, et tout cela serait réglé grâce à l’interdiction d’ériger des minarets.
La protection du système juridique suisse : qui veut changer la loi ?
A aucun moment, les musulmans de ce pays n’ont fait de demande de modification de la loi. Ils la respectent , et celle-ci leur convient parfaitement. Par contre, les initiants demandent, eux, la modification de la Constitution pour y inscrire une loi d’exception. C’est pour le moins paradoxal. De plus, cette initiative contrevient à plusieurs droits fondamentaux et articles de loi de la Constitution :
- l’article 8 qui affirme l’égalité de tous devant la loi, et proscrit donc la discrimination
- l’article 15 qui assure la liberté de croyance et d’exercice des cultes, et qui implique pour chaque communauté de fait de choisir les symboles publiques de sa foi
- l’article 36 sur la restriction des droits fondamentaux qui n’est pas remplie,
- l’article 72 qui confie aux cantons le soin de gérer les relations entre l’Etat et les Eglises.
Si cette initiative est acceptée, elle posera d’énormes problèmes d’application. Comment comprendre des initiants qui font ce qu’ils reprochent aux autres ?
L’inégalité des sexes : des initiants prompts à défendre la femme musulmane mais pas la femme suisse
La mouvance politique représentée par les initiants n’est pas connue pour être le fer de lance de la défense des droits des femmes. Tout ce qui concerne l’amélioration du bien-être des femmes comme le congé maternité, les places de crèche, et même le droit de vote a été contesté. Aujourd’hui, la femme musulmane refuse d’être instrumentalisée à des fins politiques et électorales. Les femmes musulmanes ont besoin de prendre aujourd’hui leur destin en main. Elles n’ont pas à être victimisées. Si les femmes musulmanes ont des revendications, elles peuvent parfaitement les faire valoir elles-mêmes.
La lutte contre l’islamisation rampante : construire des ponts pour s’enrichir mutuellement
La présence des musulmans implique, il serait faux de le nier, une visibilité, des apports culturels et religieux. Des femmes voilées se promènent dans les rues de Suisse, des élèves et des travailleurs prennent congé deux jours par année pour leur fêtes religieuses, des musulmans meurent et souhaitent être enterrés selon leurs rites, des hommes et des femmes prient et aimeraient embellir leur lieu de prière d’un minaret …… et pour l’immense majorité des musulmans, l’islam est plus une culture qu’une pratique, voir une religion qui ne les concerne pas. 11% des musulmans sont suisses. 50% des musulmans ont moins de 25 ans. Les musulmans sont ici pour rester. Mais dans quelles conditions ? Humiliés comme aujourd’hui, niés dans leurs valeurs, exclus, rejetés ? Jour après jour blessés par une islamophobie de plus en plus décomplexée, des remarques racistes au quotidien, des médias agressifs, un contexte international face auquel ils sont impuissants. Ce climat n’incite pas à l’intégration, bien au contraire, il favorise le repli des communautés sur elles-mêmes, ce qui à terme pourrait devenir vraiment problématique. La Suisse a tout à gagner d’une intégration réussie dans le respect de la diversité. L’islam et les musulmans ne sont plus d’ailleurs. Ils sont d’ ici.
La réciprocité : opprimons les musulmans puisque des chrétiens le sont dans les pays musulmans
La condition des chrétiens dans les pays à majorité musulmane est très diverse. Certains pays leur accordent le droit de pratiquer librement leur religion, dont celui de sonner les cloches du haut de leurs clochers, d’autres les discriminent de façon inacceptable et réduise leur liberté religieuse. Nous dénonçons fermement cette situation et compatissons avec tous les chrétiens qui voient leurs coreligionnaires souffrir de discriminations. Si nous comprenons le sentiment de peine et de solidarité des chrétiens, il nous semble très injuste de punir des personnes d’un délit commis par d’autres. Les musulmans de suisse ne sont en rien responsables de ce qui se passe dans les pays à majorité musulmane. De plus, la Suisse ne peut en aucun cas être comparée à des pays sans système politique démocratique. L’ignominie de là-bas ne peut justifier l’ignominie d’ ici.
Conclusion : votons non à l’initiative contre les minarets
Pour une Suisse + fraternelle
Un minaret est un symbole d’intégration. Il montre par la diversité de son architecture la transculturalité de l’islam et sa capacité à s’adapter à la culture d’un pays. L’acculturation des signes religieux est un symbole de paix, de respect et d’un vivre ensemble réussi. La Suisse s’est construite dans le respect de la diversité. Loin d’aller de soi, ce respect est le fruit d’une volonté sans cesse renouvelée, sans cesse en péril, tellement fragile. Langue, culture, religion d’hommes et de femmes si différents mais déterminés à vivre ensemble et à construire une Suisse de la fraternité. L’UOMG s’inscrit dans cette volonté de construire une Suisse exemplaire par ses valeurs. Elle s’allie à la plateforme interreligieuse, qui pratique la diversité religieuse avec bonheur, et à l’Appel spirituel de Genève, qui défend des valeurs d’humanité, pour appeler la population suisse à rejeter massivement l’initiative contre la construction des minarets.

Une journée portes ouverte : à la découverte de l’islam à Genève
Le dialogue et l’ouverture
Nous sommes convaincu-e-s qu'à travers la rencontre, le dialogue et l'expérience de vie, la montée de l’ islamophobie créée par des peurs, des préjugés et des manipulations électoralistes peuvent être désamorcée. Ainsi, dans le cadre de la semaine interreligieuse 2009, l’UOMG organise une journée portes ouvertes : « à la découverte de l’islam à Genève », afin d'inviter la population genevoise à venir découvrir nos associations, les lieux où elles se réunissent, les activités qui s'y déroulent et les personnes qui les font vivre. Nous aimerions que cette journée soit pour la population non-musulmane du canton un moment de partage et de découverte de la réalité et de la diversité des communautés musulmanes genevoises : diversité nationale, culturelle et de sensibilités religieuses. Cette démarche cherche à tisser des liens entre musulman-e-s et non musulman-e-s et à renforcer les rapports de proximité avec les acteurs locaux et la population dans les quartiers où nos associations sont implantées. Pour la mise en place de cette journée, l’UOMG a sollicité l’appui de la plate-forme interreligieuse et un accompagnement du Bureau de l'intégration des étrangers pour l’organisation pratique du projet.

Une collaboration avec StopEx
Le rejet de l’exclusion
L’UOMG s’est jointe pour cette campagne à la coordination STOPEX, afin encore une fois travailler à un message fait de cohésion, d’intégration et de respect. Il est important pour nous musulmans de montrer notre attachement aux valeurs de respect. Les problèmes d’un pays ne se règlent pas en créant des boucs émissaires à des fins électorales. Ces procédés, qui nous visent régulièrement, mais pas exclusivement nous semblent dangereux et il nous faut les dénoncer. |