Par Yahia Basalamah, président de l’UOMG
En tant que suisse de foi musulmane et en tant que président de l’Union des organisations musulmanes de Genève, j’aimerais adresser le message suivant à mes concitoyens.
Il est aujourd’hui impératif de recentrer le débat concernant les musulmans de Suisse. Malheureusement, ce débat se disperse dans des directions insensées, s’égare dans des futilités et nous fait oublier les questions essentielles. L’histoire de la Suisse est fondée sur des valeurs telles que le consensus, l’entraide et l’esprit de coopération. C’est l’histoire presque millénaire de peuples différents qui ont su cohabiter dans la paix malgré les épreuves au prix de durs labeurs. A l’issue de plusieurs siècles d’existence au cœur de l’Europe, le résultat se formalise par une union dont les institutions, matures et avant-gardistes, ne peuvent qu’éveiller un sentiment de fierté auprès des citoyens, voire de l’ensemble de la population. Notre pays a toujours su gérer la diversité de sa population et cette présente intervention n’a d’autre but que de perpétuer et honorer cette tradition.
Il s’agit d’entretenir le monument que représente l’esprit consensualiste suisse, de l’actualiser aux défis d’aujourd’hui. La Suisse connait les rouages du pluralisme et peut profiter de son expérience multiséculaire. Pourquoi réitérer les erreurs du passé au risque de détériorer cette merveille qu’est la Suisse ? Dans cette perspective, je me permets de vous proposer une vision de l’islam qui va au-delà des clichés habituels cantonnant la religion musulmane à une pratique dogmatique et archaïque. L’objectif est de vous exposer les fondements sur lesquelles reposent cette religion afin de vous prouver qu’une cohabitation paisible et sereine est non seulement possible, mais qu’elle ne menace ni les institutions suisses dans toute leurs variétés, ni les croyances des musulmans eux-mêmes. Il est à mes yeux évidents que le seul facteur dont dépend cette cohabitation réside dans notre volonté de perpétuer la tradition suisse de gestion de la diversité, sachant qu’en réalité aucune barrière ne se dresse entre nous sinon celle de la peur.
Le Coran, source fondamental de l’idéal musulman, ne contient qu’une infime partie consacrée aux pratiques cultuelles. Le contenu prédominant concerne l’apprentissage d’une relation spirituelle au divin qui nous pousse à nous interroger à propos des raisons de notre existence en suscitant la réflexion sur notre condition humaine. Le but recherché est de développer un certain état d’esprit menant à la meilleure façon de vivre en société. Le rapport à la divinité que prône le Coran est intime et privé, il ne passe pas par une mosquée ou une hiérarchie ecclésiastique. Les mosquées sont des lieux de rencontre unissant les gens d’une même croyance de manière comparable à une association plus qu’à une Église. Quant aux imams, pour reprendre l’image de l’association, ils sont comparables au président d’une association; ils n’ont d’autre prérogative que de transmettre le savoir et de coordonner la prière des fidèles. Quant aux savants musulmans (les oulémas), se sont uniquement des chercheurs spécialisés dans la théologie islamique.
Selon la conception islamique, la raison même de notre existence réside dans la mise à l’épreuve de notre libre arbitre. Libre arbitre qui nous permet d’accepter ou de refuser l’ordre établi par le Créateur. « En vérité, Nous avons fait de ce qui existe sur la Terre une parure pour elle, afin de mettre à l’épreuve les êtres humains et reconnaitre ceux d’entre vous qui se conduisent le mieux » (Sourate 18 Verset 7). Même parmi la population musulmane, il existe des individus bornés qui refusent à leurs congénères la liberté de choisir pour eux-mêmes comme le leur impose leur croyance et qui ainsi agissent de manière extrême. Cependant ils ne représentent pas la majorité de la population musulmane et en aucun cas l’idéal de vie en communauté que porte cette religion. Il est regrettable et insultant d’assimiler une telle minorité à l’ensemble de la communauté musulmane. Quant à trancher si un individu intègre la catégorie des gens qui accepte la domination divine ou non, seul Dieu possède un savoir assez vaste pour en juger. « En Vérité, tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre devront comparaitre devant le Miséricordieux en humbles serviteurs, car il les a tous recensés et dénombrés un à un. Et au jour du jugement dernier, chacun d’eux se présentera seul devant Lui. » (Sourate 19 ; Verset 93/95)
En islam, la diversité humaine émane d’une volonté divine. C’est la norme. Le Coran dit à ce sujet : «Si ton Seigneur l’avait voulu, il n’aurait fait des êtres humains qu’une seule communauté. Or, ils ne cessent de se dresser les uns contre les autres, à l’exception de ceux auxquels ton Seigneur a accordé Sa miséricorde. Et c’est pour être différent qu’Il les a créés. » (Sourate 11 ; Verset 118/119). Pour un croyant, la volonté divine est une sagesse dépassant l’entendement dont la finalité ne peut être que noble puisqu’elle provient de Celui qui nous a créés divers et différents. La diversité doit donc être acceptée comme une norme de l’ordre établi par Dieu à laquelle l’être humain doit se plier. L’islam ne véhicule pas une prise en charge impérialiste de sa croyance. Il ne s’agit pas d’asseoir une prétendue suprématie de la pensée islamique au détriment des autres idéologies. Dans un espace neutre et laïque tous comme dans la pensée islamique, nous sommes tous logés à la même enseigne.
Il est vrai cependant que nous sommes tous inégaux quant à nos capacités physiques et psychiques. Chacun de nous représente un individu à l’aspect corporel et comportemental unique. C’est grâce à ce paysage hétéroclite que la race humaine a pu se répandre sur terre. L’interaction au sein de cette diversité a permis d’édifier les grandes civilisations de notre histoire ainsi que l’évolution des cultures, génération après génération. « C’est Nous qui répartissons entre eux leurs rétributions en ce monde et qui les élevons les uns par rapport aux autres de quelques degrés afin qu’ils se portent mutuellement assistance. Mais les enseignements de ton Seigneur ont plus de valeurs que tous les biens qu’ils amassent. » (Sourate 43 ; Verset 32). L’épreuve de la vie est la même pour tous, mais les outils dont nous disposons pour la surmonter sont différents pour chacun d’entre nous. Le critère sur lequel nous serons jugés est l’effort fourni, dans la mesure du possible, pour faire le bien et être en accord avec sa conscience. « Dieu n'impose à aucune âme une charge supérieure à ce qu’elle peut supporter » (Sourate 2 ; Verset 286).
Par ce succinct exposé j’espère avoir mis en exergue les valeurs principales qui guident la réflexion de la plupart des musulmans. Ces valeurs humanistes ne souffrent d’aucune incompatibilité avec la vie sous le couvert de la Constitution suisse. Une harmonie existe déjà entre les Suisses, de tous horizons, dans l’acceptation exprimée par chaque citoyen du cadre juridique qui défend ses droits. Cependant le nombre de musulmans augmente constamment, ce qui rend urgent le devoir de comprendre le cadre de référence et le fonctionnement de cette minorité encore trop mal connue et si mal représentée dans le discours et l’imaginaire publics. Céder à la peur de la différence et opter pour une solution comme le rejet ne ferait que renforcer un nœud qui reste aujourd’hui encore relativement facile à dénouer. Ce n’est à ce stade qu’une question de volonté et de bonne foi.
Chers compatriotes, joignez-vous donc à notre appel à l’entretient de notre héritage séculaire de respect des différences et de cohabitation harmonieuse!